À l’occasion du recrutement d’un nouveau responsable de formation au sein du service d’aumônerie œcuménique du CHUV, Annette Mayer, accompagnante spirituelle au CHUV et membre du comité de pilotage du CAMS, s’est entretenue avec Jean-Noël Theurillat. Dans cet échange approfondi, le responsable du service revient sur l’importance d’un modèle qui articule rigueur clinique, exigence académique et recherche innovante au service du patient.
- Le modèle STIV REPER RePer: une boussole clinique
Jean-Noël Theurillat, votre service suscite un vif intérêt, notamment parce que le poste de responsable de formation est financé par l’institution hospitalière elle-même, ce qui témoigne d’un rayonnement remarquable. Pour commencer, quelle est votre approche concrète lorsque vous vous rendez au chevet des patients ?
Aujourd’hui, nous avons réussi à mettre en œuvre un modèle que nous qualifions de biopsychosocial et spirituel. Dès lors que la dimension spirituelle fait partie intégrante du soin, il devient essentiel d’en définir le périmètre, car elle est en interaction constante avec les dimensions biologiques, psychologiques et sociales.
Au CHUV, ce périmètre est défini par le modèle STIV RePer, acronyme de Sens, Transcendance, Identité et Valeurs. Il s’agit d’un outil structurant qui, bien que perfectible, demeure particulièrement pertinent face à la diversité des populations rencontrées. L’accident ou la maladie vient souvent ébranler ces quatre dimensions : nous cherchons alors à comprendre ce qui se vit pour le patient sur le plan spirituel et existentiel. À quoi se réfère-t-il pour se ressourcer ? Est-il en souffrance ? Comment ses valeurs évoluent-elles face à l’épreuve traversée ?
On parle souvent d’«évaluation de la spiritualité », une expression qui peut parfois intimider. Est-ce là votre objectif ?
Notre objectif premier est l’accompagnement, et non une évaluation au sens d’un « bilan froid ». Nous utilisons ce que nous appelons le STIV RePer pour explorer avec la personne où elle se situe, tant du point de vue de ses perturbations que de ses ressources. Il s’agit de cheminer avec elle.
Cela dit, une dimension d’analyse est nécessaire : en relisant l’entretien, l’accompagnant doit pouvoir discerner comment ce qui a été exprimé influe sur la prise en soin globale. L’analyse est au service de l’accompagnement de la personne.
Cette méthode est-elle partagée par l’ensemble de votre équipe ?
Absolument. Dans une institution de 13 000 collaborateurs, il est indispensable de disposer d’un référentiel commun et d’un langage partagé. Si chacun avait sa propre définition de la spiritualité, la transmission interprofessionnelle serait impossible.
Ce modèle ne prétend pas à une vérité absolue, mais constitue un outil de communication essentiel. Il permet de développer nos compétences et d’assurer la lisibilité de notre travail au sein de la prise en soin par tous les professionnels de la santé.
Il nous aide aussi à distinguer le spirituel général du spirituel spécialisé. Tout soignant — ou même un membre du personnel d’entretien — peut percevoir une souffrance existentielle. Notre rôle est d’intervenir comme spécialistes lorsque ces questions requièrent un approfondissement spécifique.
- Une pratique intégrée et responsable
Les accompagnants spirituels au CHUV ont accès au dossier électronique du patient. Comment articulez-vous la rigueur professionnelle des transmissions avec le respect du secret ?
Le professionnel doit toujours s’interroger sur la pertinence de ce qu’il transmet. Il ne s’agit pas de retranscrire l’entretien mot à mot, mais de partager les éléments significatifs pour le bien-être et l’accompagnement global du patient.
Lorsqu’une information relève de l’intime mais semble importante pour la prise en soin, nous la travaillons avec le patient. Nous discutons avec lui de l’intérêt de la transmettre afin qu’il soit mieux compris et respecté par l’équipe soignante.
Un critère éthique nous guide dans chaque rédaction : « Si le patient lisait cela, en serait-il gêné? »
Votre service propose un CAS (Certificate of Advanced Studies) en accompagnement spirituel. Comment vous situez-vous par rapport à la tradition du Clinical Pastoral Training (CPT) ?
Nous sommes héritiers du CPT, mais nous avons évolué vers un modèle certifiant, à la fois académique et clinique. Nous conservons cette dynamique fondamentale : partir de la pratique, l’analyser, puis y retourner pour la transformer — une boucle d’apprentissage essentielle.
Il a fallu passer d’un « métier d’aumônier » à une « profession d’accompagnant spirituel ». L’accompagnant spirituel peut être aumônier, mais l’inverse n’est pas automatique dans le contexte actuel de professionnalisation. Le CAS permet d’acquérir, de développer et d’évaluer des compétences spécifiques.
Concrètement, comment s’articule cette formation ?
Elle comprend huit semaines de stage clinique au cœur du CHUV, en lien avec des modules théoriques universitaires. Pendant le stage, les étudiants pratiquent l’accompagnement auprès des patients à partir de quoi nous mobilisons la supervision, l’analyse de pratique en groupe et la simulation.
L’apport académique concerne notamment l’éthique, les sciences des religions et la psychologie. L’objectif est que notre pratique ne repose pas uniquement sur l’intuition, mais qu’elle soit solidement ancrée dans des fondements théoriques.
Une question délicate revient souvent : faut-il un enracinement spirituel personnel pour suivre cette formation ? Comment conjuguer identité propre et ouverture ?
La compétence, telle que définie dans notre référentiel, consiste à être au clair sur ses propres croyances et à pouvoir en identifier l’influence sur sa pratique professionnelle.
Personne n’est un « esprit flottant ». L’essentiel est la conscience de ses propres référentiels, afin d’éviter toute projection sur l’autre.
C’est un véritable exercice spirituel : rester centré sur le chemin du patient, sans le détourner vers le sien.
- Recherche et défis
En tant qu’hôpital universitaire, vous menez également des projets de recherche. Sur quoi portent-ils ?
Plusieurs recherches sont en cours de finalisation, notamment sur l’analyse du langage et la perception des entretiens. Ce qui est frappant, c’est l’écart possible entre ce que l’accompagnant pense avoir travaillé et ce que le patient retient réellement.
Le patient ne mobilise pas la grille STIV RePer : il vit l’entretien selon sa propre expérience. Explorer ce décalage relève d’une exigence d’honnêteté professionnelle.
Nous évoluons dans un contexte de médecine fondée sur les preuves. Même si notre « matériau » est moins mesurable qu’un médicament, nous devons rendre notre pratique compréhensible, lisible et crédible.
Pour conclure, quels sont les principaux défis pour les années à venir, notamment avec l’arrivée d’un nouveau responsable de formation ?
Le cœur doit rester le patient. Le défi est de maintenir une cohérence entre ce que nous affirmons et ce que nous faisons.
La professionnalisation ne signifie pas se laisser absorber par le système, mais honorer la dimension spirituelle avec le même sérieux que la souffrance physique.
Nous devons également affiner nos outils, notamment pour les situations où la parole est difficile ou absente, car notre modèle reste fortement narratif.
Enfin, l’interprofessionnalité demeure un enjeu majeur : nous ne sommes qu’une petite équipe, mais notre présence doit continuer à renforcer l’intelligence collective autour du patient.
Jean-Noël Theurillat, merci beaucoup pour cet entretien.
Le modèle STIV RePer (Sens, Transcendance, Identité, Valeurs) est un cadre utilisé au CHUV pour appréhender la dimension spirituelle du patient. Il permet d’explorer comment la maladie ou l’épreuve viennent toucher ces quatre dimensions, d’accompagner les perturbations et/ou de mobiliser les ressources.

